Interview écrite de Pierre-Alain Baud, biographe de Nusrat
Ethnomusicologue et journaliste, Pierre-Alain Baud a côtoyé de près Nusrat durant les dix dernières années de sa vie. La biographie qu'il lui a consacré pour la collection Voix du Monde aux éditions demi lune est précise et chaleureuse. Quelle a été ta réaction lorsque Manu t’a proposé d’écrire cette biographie ? D’abord, COUP AU COEUR! Le bonhomme Nusrat ayant un de mes Sésames de vie, connu en tant que public si-dé-ré dès novembre 85 (1er passage à Paris, où je me trouvais pour seulement 2/3 jours –ô coïncidence « fortuite », puis personnellement en 1991 avec une amie quand, en bons groupies on avait décidé de le suivre à la trace dans toute sa tournée française (voir p.7 du livre). Avec cette proposition, impression d’un superbe cadeau qu’on m’offrait là : la possibilité de raconter Nusrat, « mon » Nusrat ! « Waooooooo, super ! », donc ! Et puis après, ben… PAS SIMPLE !.... Même si je suis retourné là-bas un mois au printemps 2007 (Faisalabad, Lahore, Islamabad…), pour découvrir le paysage nusratesque 10 ans après ses retrouvailles avec son Divin Amant ; pour parler avec Nafeesa -sa seule sœur vivante-, son cousin germain Karim Dad, son neveu Rahat ; pour évoquer aussi son souvenir avec de vieilles amitiés comme Adam Nayyar ou Yasser Noman…, il a fallu que je me rendre à l’évidence : s’il avait été ‘mastodonte’, ‘incommensurablement essentiel’ dans ma vie à une certaine époque…, j’ai eu un bon moment l’impression d’avoir déjà dit/écrit/publié « tout » ce que j’avais à dire/écrire sur lui…, que ce soit avant son départ pour là-haut, en 1997 (article dans les Cahiers de Musiques Traditionnelles de Laurent Aubert, paru en 1996) ou après, via notamment l’ épitaphe pour le Théâtre de la Ville de l’automne ‘97–repris en partie et actualisé dans l’article pour Mondomix papier de l’été dernier- ou le livret du double CD d’« Hommage à Nusrat… » paru chez Network en 1998… Ce n’est que quand je me suis vraiment mis à la (rude !) tâche d’écriture, de ‘composition’, devant piocher et piocher et piocher encore, dans mes souvenirs, mes connaissances livresques et mes expériences émotionnelles, que le BONHEUR des retrouvailles, en fait, a pris peu à peu corps, cœur, âme… Ce qui m’a fort aidé c’est aussi : 1) que les délais alloués par notre directeur de collection, Manu de Baecque, pour rendre le 1er jet, ont été fort généreusement étendus (d’avril à octobre/novembre, oufff…), ce qui m’a permis de me ‘réapproprier’ en douceur la figure ‘céleste’ de Nusrat, de l’ ‘actualiser’, de me la ressentir à nouveau signifiante, pleine de sens et d’avenir…, pleine d’espérances en somme... ; et 2) que Manu a été un super directeur de collection -avec Arno l’éditeur-, tentant au mieux, au plus fluide, de définir une cohérence d’écriture entre des personnalités d’auteur très différentes (traitement plus ou moins similaire des artistes, plans voisins des biographies…), tout en me demandant –dans mon cas- de singulièrement approfondir des points sur lesquels j’avais tendance à passer très vite, comme la présentation du Pakistan ou tous les encadrés, vis-à-vis desquels j’étais assez rétif au départ. Finalement, en pressant un peu plus l’orange-auteur à qui ils ont laissé plus de temps, ils ont obtenu plus de jus frais… Tout le monde s’y retrouve au final… Belle aventure ! Quelle est la place de Nusrat dans l’histoire de la musique ? Waou ! Quelle question… Ou plutôt, quelle réponse, vais-je donner ??? Voyons voir… Bon, allez va, je me lance, en 2 temps : musique en tant que langage ou musique en tant que pratique sociale (et vlan !) ? Même si pour les deux, Nusrat me semble avoir été un fabuleux passeur. Comme langage, c’est lui qui, prêt à toutes les expérimentations, tous les métissages, a permis au qawwali (et même peut-être plus largement aux musiques soufies dans leur ensemble, en partageant sûrement là le flambeau avec une poignée d’autres artistes majeurs) d’accéder à la « modernité », au son « moderne ». Alors qu’avant lui, il s’agissait essentiellement d’une musique « traditionnelle», d’abord acoustique –même si amplifiée-, avec les instruments usuels, comme les tablas, le dholak, le sarangi, ou même l’harmonium…, Nusrat a brisé les frontières, introduit et surtout autorisé mille et un types d’accompagnement/d’enregistrement de son chant… Cette générosité a d’ailleurs énormément contribué à son succès planétaire auprès des jeunes générations, qu’elles soient indo-pakistanaises… ou grenobloises ! Une anecdote à ce propos, datée d’il y a à peine une quinzaine de jours, à Grenoble justement, dans une antre de musicos et de disques d’occase : le MagicBus, rue Gabriel Péri. Je demande au boss s’il avait des Cds de musique indienne. Il me propose d’abord toute un série de Cds de Bollywood, puis réalise que « Ah oui, il doit aussi y avoir un Nusrat ». A ma mine ‘étonnée’ et ‘intéressée’ de ma part, il cherche... mais ne trouve pas : « Zut, déjà vendu ! ». Re-mine étonnée de bonhomme moi… : « Mais il est connu, Nusrat, par ici? » Réponse : « Tu parles ! Y’a plein de jeunes musiciens sur Grenoble qui samplent ses CDs pour créer leurs propres histoires ! »… Cette remarque, Nusrat aurait certainement eu plaisir de l’entendre, lui qui permettait au moindre quidam d’enregistrer et d’utiliser sa voix (pour –parfois- le meilleur ou –trop souvent- le pire). Son bonheur, sa mission à lui, c’était de chanter à tout va son Dieu d’Amour, son Amant Divin, dans n’importe quel cadre ou sous n’importe quelle latitude ! Le reste, ma foi, n’était que pure contingence terrestre… Ceci le situe dans la plus belle tradition des moines soufis qui ont converti à l’Islam des millions de personnes du sous-continent au cours des siècles, par leur message égalitaire, par leur compassion, par la poésie et la musique !... Pour ce qui est de la place de Nusrat dans l’histoire de la musique vue comme une pratique sociale, je crois que je viens aussi d’y répondre, en fait : en ouvrant les occasions de chanter le qawwali partout, en tout temps et en tout lieu, de par le vaste monde, il a permis son appropriation par des « laïcs », par des « modernes »… tout en vivifiant le sens originel de son message. Il l’a actualisé au rythme du temps, dans un village planétaire qui va vite et loin, sans, à mon sens, perdre une miette de son propos originel… Quelle fut la plus grosse difficulté rencontrée durant cette aventure ? Me réapproprier « mon » Nusrat, « ma » parole sur le Singing Bouddha (cf. plus haut) 4) Quelle chanson de Nusrat résume son art ? La clé de voûte, pour moi c’est « Allah Hû » (cf p. 67), accessible notamment dans la version séminale du CD1 d’Ocora/Théâtre de la Villle. Comme le note Claire Devos dans son superbe ouvrage « Qawwali, la musique des maîtres du soufisme », citant Inayat Khan, le son « Hû » est sacré : «Il est l’esprit de tous les sons et de tous les mots ; parce qu’il n’appartient à aucun langage, il est considéré comme le son naturel, et même le nom naturel, celui qui existait avant la création ». Quelle autre biographie aurais-tu accepté d’écrire ? Pas celles de Ravi Shankar ni d’Hariprasad Chaurasia, que l’on m’a déjà proposées de rédiger mais que j’ai refusées, n’ayant aucun vécu avec ces deux monstres sacrés. J’ai proposé par contre de me lancer dans la bio d’un autre mastodonte, mais c’est encore dans l’air… On verra si ça se confirme Quelle anecdote résume le mieux le personnage de Nusrat ? Mille et une !… si on se réfère à son état « normal », c'est-à-dire à plus ou moins 10 cm du sol !... à te laisser, par exemple, en plan au milieu d’une phrase pour se mettre inopinément à chantonner une nouvel arrangement tout juste germé dans sa tête, ou à plonger sur son harmonium (cf au Japon, p 72-73), ou à se faire masser par « ses » gens –corps entier, lui allongé et le masseur le pétrissant gaillardement ou lui marchant dessus ou, histoire de mieux vivre avec son corps physique, malgré tout… Sinon, une seule anecdote ? : Au début des années 90, lors de cette fameuse soirée annulée, à Muree, près de l’Azad Cachemire pakistanais, quand on avait tous été obligés de déguerpir fissa pour fuir les barjos islamistes qui considéraient qu’un concert de qawwali représentait un blasphème à l’égard de leur Dieu vengeur (cf p. 91). A un moment, je me suis retrouvé seul avec lui et une personne de confiance locale, à courir comme des dératés dans la nuit noire d’une nouvelle coupure d’électricité. Nous avons échoué dans une petite échoppe de thé sur un bord de route où un véhicule devait nous récupérer pour nous ramener en lieu sûr chez des amis à Islamabad. D’abord, impression étrange de vivre un peu ‘la fuite de Louis XVI à Varennes’, avec l’accueil d’un tenancier ahuri de voir débarquer chez lui, en pleine nuit, le roi suprême du qawwali dont il connaissait la physionomie par la télévision. Mais surtout, ce que je me souviens , c’est qu’après la collation d’usage, le patron demande -en pendjabi- à Nusrat, en me montrant du regard, si je suis musulman. Réponse de Nusrat, dans un (très) large sourire : « Pas encore… » et pour autant que je me souvienne, il rajoute « Bientôt, peut-être… » . Cette réponse, je l’ai compris, non pas comme une attente de « conversion » formelle de ma part à la religion Islam, ensemble de dogmes et de comportements autorisés/réprouvés (je doute qu’il se soit fait des illusions là-dessus), mais comme une invite à aller plus loin dans ma recherche, dans l’exploration de mon for intérieur, pour approfondir, pour élucider… quoi ? ma « quête » ? mon « besoin d’Orient » ? mes émois intimes ? … Quinze ans après, je chemine toujours tendant vers… cette incertitude, vers Bulleh sait quoi ! « Ki jana me kun », « Qui suis-je donc, pour dire ‘qui je suis’ ? ».Tiens…, cela me donne envie de relire le « Voyage en Orient » d’Hermann Hesse… ! Pierre-Alain B. Givors, 5 avril 2008
Benjamin MiNiMuM
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